Une forme d’échange sans monnaie : l’échange-don

Dans son Essai sur le don (1924), l’anthropologue Marcel Mauss constate que de nombreuses sociétés procèdent à des échanges commerciaux sans avoir recours à la monnaie. Les échanges de certains biens et services se font sous la forme du don, du cadeau. Or, loin d’être un geste gratuit et désintéressé, le fait de donner quelque chose aboutit très généralement à des échanges réciproques : on donne un cadeau en retour à celui qui vous en a offert un, par exemple. L’échange de dons, ou échange-don, semble donc obéir à des normes sociales parfois diffuses, et parfois très explicites : à Samoa, par exemple, les chefs de tribus échangent des nattes à l’occasion des mariages et des naissances d’enfants. Mais ces nattes ne restent jamais bien longtemps dans la demeure d’un chef ; elles sont ensuite redistribuées dans de semblables occasions. De sorte que ces objets rituels passent leur temps à être échangés, et que celui qui les amasserait comme une propriété privée commettrait une faute grave et répréhensible. Mauss en tire, plus généralement, l’idée qu’il y a une « force dans la chose donnée qui fait qu’on la rend », et que l’échange-don est fondé sur des obligations morales, c’est-à-dire des normes sociales, qui sont au fondement de cette « force ».

L'ethnologue Bronislaw Malinowski sur son terrain d'études (les îles Trobriand) en 1918. Saurez-vous le reconnaître ?
L’ethnologue Bronislaw Malinowski sur son terrain d’étude (les îles Trobriand) en 1918. (Indice : il porte des lunettes)

Mauss se base sur les observations de sociétés archaïques (« primitives », comme on disait alors), en particulier les sociétés amérindiennes (côte ouest des Etats-Unis) et mélanésiennes (îles Trobriand), pour rendre compte des normes sociales qui gouvernent cette forme d’échange. Un des deux exemples restés célèbres est celui de la kula, commerce circulaire entre les sociétés des îles Trobriand, observé par Malinowski et commenté ici par Mauss :

Le commerce kula est d’ordre noble. Il semble être réservé aux chefs, ceux-ci étant à la fois les chefs des flottes, des canots, et les commerçants et aussi les donataires de leurs vassaux, en l’espèce de leurs enfants, de leurs beaux-frères, qui sont aussi leurs sujets, et en même temps les chefs de divers villages inféodés. Il s’exerce de façon noble, en apparence purement désintéressée et modeste. On le distingue soigneusement du simple échange économique de marchandises utiles qui porte le nom de gimwali. Celui-ci […] se distingue par un marchandage très tenace des deux parties, procédé indigne du kula. On dit d’un individu qui ne conduit pas le kula avec la grandeur d’âme nécessaire, qu’il le « conduit comme un gimwali« . En apparence, tout au moins, le kula […] consiste à donner, de la part des uns, à recevoir, de la part des autres, les donataires d’un jour étant les donateurs de la fois suivante. Même, dans la forme la plus entière, la plus solennelle, la plus élevée, la plus compétitive du kula, celle des grandes expéditions maritimes, la règle est de partir sans rien avoir à échanger, même sans rien avoir à donner, fût-ce en échange d’une nourriture, qu’on refuse même de demander. On affecte de ne faire que recevoir. C’est quand la tribu visiteuse [accueillera], l’an d’après, la flotte de la tribu visitée, que les cadeaux seront rendus avec usure. […]

La donation elle-même affecte des formes très solennelles, la chose reçue est dédaignée, on se défie d’elle, on ne la prend qu’un instant après qu’elle a été jetée au pied ; le donateur affecte une modestie exagérée : après avoir amenée solennellement, et à son de conque, son présent, il s’excuse de ne donner que ses restes et jette au pied du rival et partenaire la chose donnée. Cependant, la conque et le héraut proclament à tous la solennité du transfert. On recherche en tout ceci à montrer de la libéralité, de la liberté et de l’autonomie, en même temps que de la grandeur. Et pourtant, au fond, ce sont des mécanismes d’obligation, et même d’obligation par les choses, qui jouent.

On voit que cet échange généralisé entre plusieurs tribus tisse des liens d’obligations réciproques : on accepte des présents en feignant de ne pas en vouloir, mais on est ensuite obligé de les rendre… ou du moins, de rendre

La circulation des biens rituels ("mwali" et "soulava") dans la kula
La circulation des biens rituels (« mwali » et « soulava ») dans la kula

quelque chose d’autre, du même genre, au donateur initial. Il y a là l’embryon d’un système de crédits et de dettes, car les tribus en questions savent pertinemment qui doit combien à qui, même s’il n’y a aucune comptabilité écrite. D’ailleurs, « kula » signifie « cercle », car il s’agit d’un commerce circulaire : la tribu A donne quelque chose à la tribu B, qui donnera ensuite à C, qui donnera à A, par exemple. Ce commerce est donc fondé sur la confiance mise dans les donataires, c’est-à-dire, sur l’assurance que ceux qui reçoivent un cadeau finiront par faire circuler d’autres cadeaux, qui à leur tour viendront effacer des dettes. Mauss en tire la conclusion que tout échange-don est gouverné par trois obligations :

  1. Obligation de donner. On ne peut pas être un chef d’une tribu Trobriand sans donner des cadeaux rituels. De même, on ne peut pas fêter Noël en famille en ne faisant absolument aucun cadeau (c’est très rare, disons).
  2. Obligation de recevoir : même si l’on feint de dédaigner un cadeau, on ne peut se permettre de le rejeter – qu’il s’agisse d’un collier de coquillages rituel servant de monnaie dans le pacifique sud, ou du pull en laine que vous a tricoté votre grand-mère et que vous ne mettrez peut-être pas, mais que vous acceptez quand même.
  3. Obligation de rendre : on ne peut pas recevoir sans cesse des cadeaux et ne rien donner. Dans les sociétés amérindiennes, le prestige d’un chef se mesure à la quantité de richesses qu’il distribue dans de grandes cérémonies, en faisant peu de cas de sa propriété, et en en faisant profiter tout son clan, écrasant ses adversaires sous sa munificence.

À partir de ces exemples, peut-on affirmer que les échanges de cadeaux, dans les sociétés contemporaines, sont gouvernés par les mêmes obligations morales ?

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