La création monétaire

Bank_Loan_Humor-copie-1La monnaie en circulation dans une économie (la zone euro, par exemple) est en grande majorité scripturale : il s’agit de jeux d’écriture sur des comptes en banque, et non de pièces et de billets. Cela signifie donc que cette monnaie scripturale a été créée, à un moment donné, pour pouvoir payer une transaction ou s’acquitter d’une dette. Bien sûr, n’importe qui ne peut pas créer de la monnaie. Ce sont les banques qui s’en chargent.

Une banque est une entreprise un peu particulière : elle dispose d’une licence, accordée par l’État, qui lui permet de créer de la monnaie à partir de rien. C’est là le point crucial : lorsqu’une banque accorde un crédit à un client, elle invente de la monnaie qu’elle n’a pas en caisses. Prenons un exemple. Une banque peut avoir dans ses réserves de fonds propres des lingots d’or, des actions d’entreprises, et des obligations d’État (par exemple), à hauteur de 10 millions d’euros au total. Cela correspond à des actifs, c’est-à-dire des valeurs qui peuvent être échangées, rachetées par d’autres agents. Bref, elle possède une certaine richesse, 10 millions d’€ de richesse, en fonds propres immédiatement utilisables. Mais elle peut en même temps avoir un encours de crédit de 50 millions d’euros, autrement dit, avoir accordé des crédits à divers clients (des entreprises, des ménages, des administrations publiques) pour un total de 50 millions d’euros. C’est d’ailleurs le cas le plus fréquent : une banque n’a jamais autant de fonds propres que ce qu’elle a prêté. En fait, c’est lorsqu’elle prête de l’argent qu’elle crée de la monnaie, et qu’elle permet ainsi à ses clients de payer leurs transactions, de se libérer de leurs dettes, bref, de déposer de la monnaie dans d’autres comptes en banque. C’est pour cette raison que l’on dit habituellement que « les crédits font les dépôts ».

Lorsque vous allez voir votre banquier pour prendre un crédit de 100 000 €, celui-ci inscrit simplement « 100 000 € » sur votre compte en banque, et vous fait signer un contrat qui vous engage à le rembourser au bout de x années avec un taux d’intérêt de y%. Il note donc que vous avez une dette de 100 000 € ( + la valeur des intérêts) à son égard. C’est tout. Votre banquier a donc créé de la monnaie. Comment est-ce possible ? Eh bien, le plus dur à admettre, c’est qu’il n’y a rien d’autre à comprendre : pas de tour de magie, pas de mécanisme caché. Votre banque a simplement le droit de le faire, parce qu’elle a une licence bancaire.

Bien sûr, on ne laisse pas les banquiers créer n’importe quels crédits dans n’importe quelles conditions et sans aucune contrepartie, faute de quoi, il y aurait en permanence une création monétaire beaucoup trop importante, et des marchés financiers saturés d’actifs pourris qui ne valent rien. La création monétaire des banques est limitée par la banque centrale, auprès de laquelle les banques se refinancent. Plus concrètement, cela signifie que la BCE (pour la zone euro) exige trois choses des banques privées :

  • Un certain ratio de fonds propres. Les fonds propres sont les actifs que les banques ont en caisse. Si votre banque a distribué 50 millions d’euros de crédit à ses clients alors qu’il ne lui reste en caisse qu’un billet de 100€, elle va avoir des problèmes dès que quelqu’un viendra retirer de la monnaie… On exige donc des banques de la zone euro que leurs fonds propres correspondent à 7% au moins de leur encours de crédit (la somme totale qu’elles ont prêté). Ainsi les banques restent solvables : si beaucoup de clients veulent, en même temps, clôturer leurs comptes et mettre leurs avoirs ailleurs, ils peuvent le faire… sauf si, cas exceptionnel, tous les clients ou presque se précipitent le même jour (parce qu’ils craignent que la banque fasse faillite, par exemple). Dans ce cas, la banque ne peut faire face, et elle fait faillite. On appelle donc ces ratios de fonds propres des limites prudentielles, dans la mesure où elles forcent les banques à être prudentes avec leurs engagements.
  • Dans la même logique, la BCE exige des banques qu’elles déposent chaque jour auprès d’elle une partie de la monnaie qu’elles ont créé : c’est ce qu’on appelle les réserves obligatoires. Si le taux des réserves obligatoires est de 1 %, cela signifie que si une banque accorde un crédit de 1000 €, elle crédite le compte de dépôt de son client d’autant et doit alors déposer 10 € à la BCE.
  • Enfin, les banques privées doivent se refinancer auprès de la BCE. C’est là qu’interviennent les taux d’intérêt directeurs dont on a déjà parlé en cours. Je cite cet article plutôt bien fait :

Quand une banque a besoin de liquidités pour honorer les paiements effectués par ses clients (si ses clients retirent plus d’argent de leurs comptes qu’ils n’en déposent), elle les emprunte à une autre banque. De l’autre côté, quand une banque a des liquidités disponibles (ses clients remettent plus d’argent sur leurs comptes qu’ils n’en retirent), elle les propose aux autres banques. C’est ce que l’on appelle le marché interbancaire. Les banques se prêtent pour des durées très courtes, parfois seulement pour 24 heures, et jusqu’à un an. Les paiements entre banques se font exclusivement par l’intermédiaire des comptes qu’elles détiennent à la banque centrale. C’est pourquoi on parle de « monnaie banque centrale ». Cette monnaie n’est utilisée par les banques que sur le marché interbancaire et ne circule donc pas dans l’économie. Mais quand une banque ne trouve pas le montant nécessaire auprès des autres banques, elle peut s’adresser à la BCE qui va lui prêter ces liquidités à un taux d’intérêt appelé « taux des opérations principales de refinancement ». La banque doit pour cela apporter à la BCE des garanties sous la forme de titres de créances de qualité qu’elle détient. On dit qu’elle se « refinance » auprès de la banque centrale. C’est le mode principal d’intervention de la BCE.

Pour plus de détail sur la politique monétaire, je vous renvoie à l’article déjà publié en octobre 2015 sur ce blog : ici.

 

Sans billets de banque, l’Inde menacée de paralysie

Le gouvernement indien a décidé, le 8 novembre, de démonétiser les billets de 500 et 1000 roupies (respectivement 6,50 € et 13 €), c’est-à-dire les plus grosses coupures de monnaie fiduciaire utilisées en Inde. Concrètement, cela signifie que ces billets ne valent plus rien et qu’ils doivent être échangés contre d’autres formes de monnaie.

ef0ca5b2-b804-11e3-87e2-61f94d9745a6En effet, les autorités indiennes s’inquiètent de ce que les billets de 500 et 1000 roupies sont utilisés dans des transactions souterraines : non pas forcément des trafics illégaux, mais des achats et des ventes de biens et de services réalisés en-dehors des circuits officiels, et qui ne donnent pas lieu à une taxation ou à un contrôle étatique (pensez à un contrat de travail au noir, ou encore à la revente de produits alimentaires dans des échoppes de rue).

Le problème tient à la quantité de monnaie que cela représente : 80% de la monnaie en circulation, au total, est ainsi démonétisée. En effet la plus grande partie de la population indienne n’a pas de compte en banque, ou n’a qu’un compte qui permet le retrait d’argent liquide (billets de banque), et non des paiements par carte bleue ou par chèque.

Quelles peuvent être les conséquences de cette brutale démonétisation d’une partie importante de la masse monétaire ?

Une forme d’échange sans monnaie : l’échange-don

Dans son Essai sur le don (1924), l’anthropologue Marcel Mauss constate que de nombreuses sociétés procèdent à des échanges commerciaux sans avoir recours à la monnaie. Les échanges de certains biens et services se font sous la forme du don, du cadeau. Or, loin d’être un geste gratuit et désintéressé, le fait de donner quelque chose aboutit très généralement à des échanges réciproques : on donne un cadeau en retour à celui qui vous en a offert un, par exemple. L’échange de dons, ou échange-don, semble donc obéir à des normes sociales parfois diffuses, et parfois très explicites : à Samoa, par exemple, les chefs de tribus échangent des nattes à l’occasion des mariages et des naissances d’enfants. Mais ces nattes ne restent jamais bien longtemps dans la demeure d’un chef ; elles sont ensuite redistribuées dans de semblables occasions. De sorte que ces objets rituels passent leur temps à être échangés, et que celui qui les amasserait comme une propriété privée commettrait une faute grave et répréhensible. Mauss en tire, plus généralement, l’idée qu’il y a une « force dans la chose donnée qui fait qu’on la rend », et que l’échange-don est fondé sur des obligations morales, c’est-à-dire des normes sociales, qui sont au fondement de cette « force ».

L'ethnologue Bronislaw Malinowski sur son terrain d'études (les îles Trobriand) en 1918. Saurez-vous le reconnaître ?
L’ethnologue Bronislaw Malinowski sur son terrain d’étude (les îles Trobriand) en 1918. (Indice : il porte des lunettes)

Mauss se base sur les observations de sociétés archaïques (« primitives », comme on disait alors), en particulier les sociétés amérindiennes (côte ouest des Etats-Unis) et mélanésiennes (îles Trobriand), pour rendre compte des normes sociales qui gouvernent cette forme d’échange. Un des deux exemples restés célèbres est celui de la kula, commerce circulaire entre les sociétés des îles Trobriand, observé par Malinowski et commenté ici par Mauss :

Le commerce kula est d’ordre noble. Il semble être réservé aux chefs, ceux-ci étant à la fois les chefs des flottes, des canots, et les commerçants et aussi les donataires de leurs vassaux, en l’espèce de leurs enfants, de leurs beaux-frères, qui sont aussi leurs sujets, et en même temps les chefs de divers villages inféodés. Il s’exerce de façon noble, en apparence purement désintéressée et modeste. On le distingue soigneusement du simple échange économique de marchandises utiles qui porte le nom de gimwali. Celui-ci […] se distingue par un marchandage très tenace des deux parties, procédé indigne du kula. On dit d’un individu qui ne conduit pas le kula avec la grandeur d’âme nécessaire, qu’il le « conduit comme un gimwali« . En apparence, tout au moins, le kula […] consiste à donner, de la part des uns, à recevoir, de la part des autres, les donataires d’un jour étant les donateurs de la fois suivante. Même, dans la forme la plus entière, la plus solennelle, la plus élevée, la plus compétitive du kula, celle des grandes expéditions maritimes, la règle est de partir sans rien avoir à échanger, même sans rien avoir à donner, fût-ce en échange d’une nourriture, qu’on refuse même de demander. On affecte de ne faire que recevoir. C’est quand la tribu visiteuse [accueillera], l’an d’après, la flotte de la tribu visitée, que les cadeaux seront rendus avec usure. […]

La donation elle-même affecte des formes très solennelles, la chose reçue est dédaignée, on se défie d’elle, on ne la prend qu’un instant après qu’elle a été jetée au pied ; le donateur affecte une modestie exagérée : après avoir amenée solennellement, et à son de conque, son présent, il s’excuse de ne donner que ses restes et jette au pied du rival et partenaire la chose donnée. Cependant, la conque et le héraut proclament à tous la solennité du transfert. On recherche en tout ceci à montrer de la libéralité, de la liberté et de l’autonomie, en même temps que de la grandeur. Et pourtant, au fond, ce sont des mécanismes d’obligation, et même d’obligation par les choses, qui jouent.

On voit que cet échange généralisé entre plusieurs tribus tisse des liens d’obligations réciproques : on accepte des présents en feignant de ne pas en vouloir, mais on est ensuite obligé de les rendre… ou du moins, de rendre

La circulation des biens rituels ("mwali" et "soulava") dans la kula
La circulation des biens rituels (« mwali » et « soulava ») dans la kula

quelque chose d’autre, du même genre, au donateur initial. Il y a là l’embryon d’un système de crédits et de dettes, car les tribus en questions savent pertinemment qui doit combien à qui, même s’il n’y a aucune comptabilité écrite. D’ailleurs, « kula » signifie « cercle », car il s’agit d’un commerce circulaire : la tribu A donne quelque chose à la tribu B, qui donnera ensuite à C, qui donnera à A, par exemple. Ce commerce est donc fondé sur la confiance mise dans les donataires, c’est-à-dire, sur l’assurance que ceux qui reçoivent un cadeau finiront par faire circuler d’autres cadeaux, qui à leur tour viendront effacer des dettes. Mauss en tire la conclusion que tout échange-don est gouverné par trois obligations :

  1. Obligation de donner. On ne peut pas être un chef d’une tribu Trobriand sans donner des cadeaux rituels. De même, on ne peut pas fêter Noël en famille en ne faisant absolument aucun cadeau (c’est très rare, disons).
  2. Obligation de recevoir : même si l’on feint de dédaigner un cadeau, on ne peut se permettre de le rejeter – qu’il s’agisse d’un collier de coquillages rituel servant de monnaie dans le pacifique sud, ou du pull en laine que vous a tricoté votre grand-mère et que vous ne mettrez peut-être pas, mais que vous acceptez quand même.
  3. Obligation de rendre : on ne peut pas recevoir sans cesse des cadeaux et ne rien donner. Dans les sociétés amérindiennes, le prestige d’un chef se mesure à la quantité de richesses qu’il distribue dans de grandes cérémonies, en faisant peu de cas de sa propriété, et en en faisant profiter tout son clan, écrasant ses adversaires sous sa munificence.

À partir de ces exemples, peut-on affirmer que les échanges de cadeaux, dans les sociétés contemporaines, sont gouvernés par les mêmes obligations morales ?