Le suicide anomique : un exemple de déviance

Emile Durkheim explique, dans Le suicide, que celui-ci est un phénomène social : c’est l’action de la société qui pousse certains individus à se suicider. Plus précisément, c’est souvent le défaut de contrôle social qui jette certains individus dans un état de trouble mental tel qu’ils n’en sortent qu’en se suicidant. En effet, les êtres humains ont des désirs illimités, sans bornes, qui les jetteraient dans l’angoisse et la folie s’ils les suivaient aveuglément, explique Durkheim.

[Pour éviter ce déséquilibre] il faut donc avant tout que les passions soient limitées. Alors seulement, elles pourront être mises en harmonie avec les facultés et, par suite, satisfaites. Mais puisqu’il n’y a rien dans l’individu qui puisse leur fixer une limite, celle-ci doit nécessairement leur venir de quelque force extérieure à l’individu. Il faut qu’une puissance régulatrice joue pour les besoins moraux le même rôle que l’organisme pour les besoins physiques. C’est dire que cette puissance ne peut être que morale. […] La contrainte matérielle serait ici sans effet; ce n’est pas avec des forces physico-chimiques qu’on peut modifier les coeurs. Dans la mesure où les appétits ne sont pas automatiquement contenus par des mécanismes physiologiques, ils ne peuvent s’arrêter que devant une limite qu’ils reconnaissent comme juste. Les hommes ne consentiraient pas à borner leurs désirs s’ils se croyaient fondés à dépasser la borne qui leur est assignée. Seulement, cette loi de justice, ils ne sauraient se la dicter à eux-mêmes […]. Ils doivent donc la recevoir d’une autorité qu’ils respectent et devant laquelle ils s’inclinent spontanément. Seule, la société, soit directement et dans son ensemble, soit par l’intermédiaire d’un de ses organes, est en état de jouer ce rôle modérateur; car elle est le seul pouvoir moral supérieur à l’individu, et dont celui-ci accepte la supériorité. Seule, elle a l’autorité nécessaire pour dire le droit et marquer aux passions le point au-delà duquel elles ne doivent pas aller. […]

Seulement cette discipline ne peut être utile que si elle est considérée comme juste par les peuples qui y sont soumis. Quand elle ne se maintient plus que par habitude et de force, la paix et l’harmonie ne subsistent plus qu’en apparence ; l’esprit d’inquiétude et le mécontentement sont latents ; les appétits, superficiellement contenus, ne tardent pas à se déchaîner. C’est ce qui est arrivé à Rome et en Grèce quand les croyances sur lesquelles reposait la vieille organisation du patriciat et de la plèbe furent ébranlées, dans nos sociétés modernes quand les préjugés aristocratiques commencèrent à perdre leur ancien ascendant. Mais cet état d’ébranlement est exceptionnel ; il n’a lieu que quand la société traverse quelque crise maladive. Normalement, l’ordre collectif est reconnu comme équitable par la grande généralité des sujets. Quand donc nous disons qu’une autorité est nécessaire pour l’imposer aux particuliers, nous n’entendons nullement que la violence soit le seul moyen de l’établir. Parce que cette réglementation est destinée à contenir les passions individuelles, il faut qu’elle émane d’un pouvoir qui domine les individus ; mais il faut également que ce pouvoir soit obéi par respect et non par crainte. Ainsi, il n’est pas vrai que l’activité humaine puisse être affranchie de tout frein. Il n’est rien au monde qui puisse jouir d’un tel privilège. […]

Ce que l’homme a de caractéristique, c’est que le frein auquel il est soumis n’est pas physique, mais moral, c’est-à-dire social. Il reçoit sa loi non d’un milieu matériel qui s’impose brutalement à lui, mais d’une conscience supérieure à la sienne et dont il sent la supériorité.

Source : Emile Durkheim, Le suicide, Livre II. Paris : PUF [1897]

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